Articles Tagués ‘United States’

Par @gregleclerc

Investigation : le slow journalisme, avenir de la presse ?

La presse écrite va mal, merci. Les Cassandre défilent à son chevet, on la dit agonisante. Jacques Attali a d’ailleurs déjà rédigé l’avis d’obsèques et calé la date des funérailles : 2017 aux Etats-Unis, 2019 au Royaume-Uni, 2024 en Espagne, 2029 en France. On se permettra d’en douter malgré tout.

La presse écrite lutte mais le constat est là,  cruel, cinglant : les lecteurs s’échappent inexorablement.  Rien de bien neuf d’ailleurs si on ouvre le placard à archives de l’Ina. Une délicieuse vidéo qui date de près d’un quart de siècle

http://www.youtube.com/watch?v=LvZmmOxL92Y

Au gré de la baisse de son lectorat et des revenus publicitaires, la presse écrite peine à se reformater. Chaque plan social ou guichet de départs volontaires vient appauvrir un peu plus encore des rédactions déjà fragilisées. Au journal l’Equipe, on attendait 40 départs, 60 volontaires se sont présentés.  Jamais les pots d’adieu n’ont été si nombreux dans les titres de presse. Et à chaque fois, c’est un peu de la mémoire qui fout l’camp.

Privées de moyens, ces rédactions humainement appauvries n’agissent désormais plus par anticipation, mais en réaction. Faute de temps, débordées à droite par Internet, à gauche par les radios et la télévision, elles jouent la carte du suivisme. S’engouffrent dans les mêmes canaux d’information. Au lieu de se démarquer.

Et l’eden numérique, le far west 2.0 dans tout ça ? Internet a bouleversé les usages, les modes de consommation. Mais ce n’est pas l’eldorado promis. La publicité y est totalement démonétisée. Les investissements colossaux pour développer le numérique dans certaines rédactions ne sont pas compensés par ces clics certes mondialisés, mais peu rémunérateurs. Le modèle économique viable reste à trouver.

A première vue, le journalisme de qualité pourrait paraître soluble dans cet océan d’information et désinformation. Et pourtant, une ligne claire semble émerger.

En France : l’exemple de Mediapart

A l’échelle française, les succès éditoriaux  engrangés par Mediapart semblent porteurs d’espoir. Alors, certes Mediapart est né payant. Un modèle plus facile à promouvoir que celui d’un quotidien qui proposerait un panel d’informations gratuites à ses lecteurs et, d’un coup d’un seul, leur demanderait de payer pour la même chose.

Malgré tout, la réussite des équipes d’Edwy Plenel vient conforter ce qui semble être une tendance et peut-être l’amorce du modèle économique de demain. Le site a terminé l’exercice 2012 en étant rentable pour la 2e année consécutive. Il comptait 59 294 abonnés individuels fin décembre.

Pour faire payer, il f aut proposer un produit de qualité. Or, seule l’investigation apporte cette plus-value qui convaincrait les lecteurs de mettre la main au porte feuille. Le journaliste Emmanuel Schwartzenberg, spécialiste des médias et tout nouveau PDG de TLT, ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne qu’il est nécessaire de « revenir au véritable journalisme.  Un journalisme d’enquête, qui prend du temps de confrontation, de réflexion. Ce sont des semaines, des mois d’enquête. »

Offrir un journalisme de qualité

Même écho chez  Gilles Demptos, de Wan-Ifra. Il évoque un retournement en cours du lectorat vers le payant. « La bonne nouvelle, c’est que cela change de façon spectaculaire », ajoute-t-il, notant l’envolée des abonnements en ligne pour le journalisme « de haute qualité » du New York Times et du Financial Times.

Mais ce journalisme coûte cher, très cher. En presse quotidienne régionale, il ne faut pas deux jours pour que le rédacteur en chef ne commence à regarder d’un oeil noir le journaliste qui n’aura pas ramené une info, un bon papier. L’investigation doit être express, ou consentie à temps perdu.

Contraintes par le temps et les budgets, les rédactions marginalisent ce journalisme comme le note Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef du Canard enchaîné.  « Quel journal peut consacrer trois-quatre mois de salaires d’un journaliste à plein temps sans garantie de résultat ? Dans les rédactions, les services de journalisme d’investigation tendent à se réduire« , souligne-t-il dans L’Express.

Pro Publica, le mécénat à l’extrême

S’appuyant sur la demande du lectorat, de nouveaux formats se développent. L’exemple atypique, c’est celui de Pro Publica, aux Etats-Unis qui fête ses cinq ans. Marion et Herb Sandler, deux milliardaires originaires de San Francisco, se sont payés en 2008 les services de Paul Steiger, l’ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal. Philanthrope, le couple consacre chaque année 10 millions de dollars à ce projet dit « d’intérêt public ». Le reste du financement est assuré par d’autres fondations.  En 2010, Pro Publica, a reçu  le prestigieux prix Pulitzer. Son enquête sur les conséquences du cyclone Katrina en Louisiane aura coûté la bagatelle de… 300 000 euros.

Inutile de rêver, aucune rédaction n’a aujourd’hui les moyens de mettre une telle somme sur un sujet. Et pourtant, elles les ont eu par le passé. Lorsque Joseph Kessel est parti en reportage en mer rouge sur les traces du marchand d’armes Henry de Monfreid, il a reçu l’équivalent de 200 000€ d’avance pour frais …

Alors, faut-il financer ce journalisme par le mécénat comme le suggère Stephen Engelberg, rédacteur en chef de Pro Publica ?  « Aux Etats-Unis, le mécénat subventionne des musées, des orchestres, des ballets, des universités. Pourquoi pas la presse ? »

Plus l’info ira vite, plus  il faudra prendre son temps

Des initiatives intéressantes apparaissent, comme le  Voice of  San Diego  ou The New Haven Independent. Un autre site, Spot us, créé en 2008 par David Cohn, étudiant en journalisme fonctionne sur la base du« crowdfunding ». Ce sont les internautes qui financent les projets d’enquête qu’ils  jugent les plus pertinents.

Ces modèles bousculent les médias traditionnels. Ils posent également d’autres questions, notamment sur l’indépendance réelle d’un journal d’investigation financé par un seul mécène.

Ces tentatives, ces exemples plus ou moins réussis, guident néanmoins le journalisme vers la bonne voie. Semblent dessiner les contours d’un avenir. Il est temps. Car, tel un trou noir,  Internet aspire le journalisme dans le vide, dans le grand entonnoir de l’immédiateté de l’information, du toujours-plus-vite.

Au contraire, à l’avenir, pour se démarquer, plus l’info ira vite, plus  il faudra prendre son temps. Après le slow food, le slow journalisme ?  La survie d’une info de qualité, et des journaux, est à ce prix.

Publicités